Beschon, Jérémy, L’Éclat des fracas, Forcalquier, éditions Quiero, 2025, 88 p. 15€.
Il s’en faut d’un cheveu pour que les bris de vie mis en contiguïté dans ce livre ne forment un roman. Ce sont des éclats, qui soulèvent une autre scène et produisent un effet de défamiliarisation du continu des événements comme des sentiments.
Composé de fragments, qui s’appuient sur des proses poétiques tiraillées par la violence des parataxes, des bribes de langue orale, du choc des mots aux registres hétérogènes, le livre fait pénétrer le lecteur ou la lectrice au cœur de la vie intime, tant corporelle que psychique, somatique qu’onirique, de personnages qui passent et se passent le relai. Ce sont des personnages en recherche, suivant des chemins vers eux-mêmes, mais dont le trajet de l’expérience durant laquelle ils sont en scène se brise. Ce sont des recherches dont le but s’est évanoui. Ce sont des vies faites de collisions et de frictions ; rage et colère, ressentiment et désespoir s’y expriment, contrevenant à la construction du sens et sans cesse en suspendant la réalisation plénière. Si chaque prose forme récit, l’harmonie de l’histoire que le lecteur est tenté de recomposer s’évanouit. La lecture en est ainsi déroutée à moins que sa volonté de continuité réussisse, par son énergie, à tirer son fil à coudre depuis l’arrière-plan social, qui unit ces histoires, jusqu’à l’Histoire de la société contemporaine qui les a vues naître.
La littérature comme investigation
Cet univers met en relief les conséquences humaines de la société industrielle contemporaine ; il en explore les arcanes bureaucratiques et administratives comme piliers d’un quadrillage social. Cette exploration littéraire des situations de discrimination et de relégation sociales, de marginalisation et de marginalité fait advenir, par la littérature, l’enjeu de la ville, l’enjeu du quartier, l’enjeu de la ruelle (Quelques ruelles plus loin fut, un temps, le titre du livre). L’écriture instille ce processus.
Le style se caractérise par l’absence d’artifices en élégance ou de supercherie et même par une certaine brutalité imitative de celle de l’environnement économique. L’asyndète règne sur la phrase de L’Éclat des fracas. Une vision fragmentaire en sourd, détache du tout chaque ressenti, chaque détail physique ou mental. Les ellipses abondent ; elles sont les trous dans des vies, les morceaux ratés, oubliés ou déformés. Ellipse et asyndète donnent aux phrases le relief de vies vécues, elles en repoussent la figuration. Dans le même ordre d’idée, le livre comporte peu de descriptions leur préférant l’énoncé de fragments de drame. Le réveil matinal, une prise de poste, un emportement familial, un travail de terrassement, sont brossés par une dramatisation, plutôt que par une énumération précise des lieux et de la situation : « Le réveil sonnait et la nausée appareillait doucement, sûrement. Il éteignit le réveil, la migraine le foudroya. Reposa délicatement sa tête sur l’oreiller. Resta une demi-heure sans bouger dans l’espoir de calmer la douleur. Demain était là, il fallait se rendre au travail. Sous peine d’un troisième blâme, d’un renvoi, trouver un autre boulot, tout aussi chiant, subir un entretien où il expliquerait ce renvoi. (…) Assis à son poste, prenant les appels successifs, il songeait aux tomettes. »
Avec ces choix, l’écriture résout le problème de rendre compte de la vie depuis l’intimité des personnages. La manière de subir les injonctions sociales, d’y réagir, de se confronter à la précarité et aux règles professionnelles des entreprises, la manière de surmonter le malaise, l’angoisse suscitée par ces conditionnements économiques, y sont présentes à l’exception volontaire d’un récit narré d’un point de vue externe. Tout au long du récit, de tranches de vie en tranches de vie, une vacillation constante des idées, des sentiments opère depuis le terrain de la sensation, et donc des corps. Les corps forment l’interface entre la psyché intime et le jeu social ; s’il y a fracas, c’est parce que l’écart entre les deux est trop grand, et que le corps ne peut tenir les deux faces. Ainsi, les personnages n’arrivent pas à s’adapter aux conditions de leur existence, leurs dispositions se fracassent contre les règles, s’embrouillent dans des normes agissantes. Le tourment de ces êtres tourne au décrochage, à la désorientation, ils se perdent en eux-mêmes. Une sensitivité angoissée envahit l’espace littéraire, une atmosphère angoisseuse s’installe. Antidote de l’illusion contemporaine des corps sains et dynamiques, des visages rieurs de la publicité, les tranches de drames ordinaires sont rendues à travers l’angoissement (1) généré par la société capitaliste moderne.
La littérature offre la possibilité refusée aux sciences humaines de chercher une vérité chez les personnes mêmes, depuis leur for intérieur et en lutte permanente contre les insatisfactions qui les assaillent. Il faut lire le premier texte de L’Éclat des fracas pour saisir combien la vraie vie se trouve dans les interstices du cours des jours, ces derniers fussent-ils déceptifs. L’aide à domicile en face de la vraie mort d’une vraie personne âgée, ne se réfugie pas dans un discours général mais à l’intérieur du temps octroyé pour une cigarette en écoutant la radio : pause dans une journée éprouvante. C’est que L’Éclat des fracas est le récit de l’inquiétude causée par le mode de vie de la société capitaliste : l’inquiétude née de la dépendance au cadre social, à la dictature de la propriété, à l’asservissement du salariat et à l’ordre de la consommation.
De la lecture par temps de crise
La succession des tranches de vie sont, quasi toutes, saisies selon un point de vue intérieur. Le style heurté de leur écriture épouse Les tourments qui agitent des personnages pris dans des contradictions qui les dépassent, et il s’alimente à la difficulté que chacun ou chacune ressent à maîtriser ses sentiments et ressentiments. Cette succession de discontinuité de vécus se livre en continu, effet consolidé par l’excellence du travail éditorial. Mais pour que cet effet soit, encore faut-il au lecteur actualiser les similitudes des situations représentées. Il lui faut investir le texte par sa connaissance du contexte des marges sociales et donc des croyances dont elles sont recouvertes. La tripartition du recueil de nouvelles accentue cette sollicitation au lectorat en l’obligeant à modifier ses premières interprétations, pour conserver au texte une cohérence du sens.
Dans le fracas de ces vies sollicitées, peut-il y avoir une perspective de sens commune à toutes, ou alors peut-on, passant de l’évocation de l’une d’elle à une autre, construire une commune perspective qui ne soit pas une illusion unificatrice ? En lisant L’Éclat des fracas le lectorat tente des anticipations sur ce qu’il vient de mémoriser, anticipations sitôt déçues par l’éclat du vécu qui vient. Il révise alors ses interprétations, forgeant, par le processus de lecture même, un horizon en mosaïque de fragments où vient se définir la société : une suite de brisées sociales.
Les incitations à la sensification reposent sur cinq dispositifs aisément identifiables. Il y a d’abord le dispositif narratif, la plupart des textes étant écrits à la troisième personne, trois seulement le sont à la première. Le subjectif assumé et l’objectif déclaré se chevauchent comme se chevauchent les lieux et les moments, brouillage emporté par la linéarité de la prose et d’une diégèse qui s’ébauche et se défait tout aussi vite.
Il y a ensuite, marquée par l’écriture de phrases segmentées, dont l’effet est appuyé par l’asyndète et l’ellipse, la sollicitation à l’interprétation. C’est ce que nous pourrions nommer le code herméneutique du fracas qui ouvre au sens. Le troisième dispositif est l’ancrage culturel des récits qui convoquent des savoirs sociaux et des savoir-vivre familiers aux précaires, dont ceux de la culture de masse à travers ses médias, mais aussi des savoirs professionnels disqualifiés. C’est toute une culture de la désillusion et de l’échec qui se dessine ainsi et se renforce page après page. Le quatrième dispositif est porté par les personnages à travers lesquels se connotent, plus qu’elles ne sont décrites, des situations collectives communes à ce groupe des désenchantés et marginalisés. Une géographie de la déprime sociale est cartographiée, entreprise, foyer familial, quartier monotone, ennui solitaire. Enfin une bibeloterie des objets d’attachement s’incruste dans ces vies : voiture, chiens de compagnie, clés d’appartement, outil, instrument de travail… Le dernier dispositif relève du code symbolique où s’entrechoquent des désirs, des envies, des corps comme propriété personnelle et des corps asservis à la propriété patriarcale ou au patronat.
Ces cinq dispositifs ne s’harmonisent pas entre eux, mais servent plutôt à pluraliser le sens du texte sans en livrer d’unité. Le monde représenté par L’Éclat des fracasest un monde de dispersion, de fragmentations renouvelées. Des déséquilibres en tout sens s’y accumulent. C’est un monde de crises. La crise des échanges économiques se nourrit des effractions subies par l’intrigue et la diégèse dont la continuité n’est que de brisures appuyées par la blessure des sentiments, des univers affectifs et par la brutalisation des relations sexuelles tendues en désespérance.
L’inquiétude sociale et l’inquiétude vitale
La précarité intimement vécue, par les personnages, fait sourdre l’angoisse qui parasite leur vie intérieure. Les personnages semblent échouer à surmonter cette angoisse car les conditions de vie qui leur sont imposées les en empêchent. Leur échec est, en miroir, celui de la société individualiste capitaliste. Il est en miroir car ces vies échouant (plutôt qu’échouées) retracent des sentiments profonds sur lesquels la société a jeté son dévolu. Ces sentiments conditionnent la vie intérieure de chaque personne en s’appuyant sur l’environnement économique qui nuit à la réalisation de relations sociales libérées des normes imposées. Ainsi se développent ces rancœurs, ces amertumes, ces échouages, ces soucis, ces impatiences, ces peurs et intimidations qui constituent le quotidien des vies de L’Éclat des fracas. Ces êtres ne sont pas désadaptés, ils sont soumis par le cadre économique et social à une désadaptation affective, psychologique et sociale. L’accablement est extérieurement conditionné par la perte d’emploi, par l’exercice dégradant d’un métier, par le désir avilissant de voir sans s’engager, par les impasses de choix conformistes édictés par la domination masculine, par les impératifs managériaux d’embauche…
Le continuum des histoires de L’Éclat des fracas repose sur ce renversement où le fracassé l’est par ses conditions de vie, où le désadapté l’est par les normes aliénantes de l’adaptation sociale. Dans ce renversement se lit la dimension subversive du livre de Jérémy Beschon. Elle est rendue sensible par les moyens propres à l’écriture, notamment l’asyndète et l’ellipse.
Conclusion
L’Éclat des fracas dresse le violent portrait de notre époque et brise le miroir où se cognent les massacrés de la société (chômeurs, intérimaires, précaires, etc.). Initialement écrit alors que son auteur vivait la précarité, la suite textuelle qui compose L’Éclat des fracas interroge, par l’imaginaire, l’existence de raison d’un espace où vivent et meurent les fracassés de la vie ? Écrire ne serait-ce pas alors le moyen de donner au chœur désordonné des vivants l’éclat de leur démesure ?
Philippe Geneste
Nota bene : Le livre comprend certains des textes publiés dans la revue le chiendent (n°5 mai 2017, n°9 septembre 2028, n°18 septembre 2021).
Note : (1) Néologisme repris du psychologue Paul Diel.
/image%2F1572401%2F20250926%2Fob_5fc39a_photo-eclat.jpg)